Fonction d'une exposition, 1973

Écrit à propos de « Prospect 73 » à Düsseldorf, publié initialement en allemand par Konrad Fischer in Es Malt, Düsseldorf, septembre 1973 p. 2-6, repris in Studio International, Londres, vol. 186, n° 961, décembre 1973, p. 216, anglais ; in Artitudes, Paris, décembre 1973-1974, n° 6-8, p. 38-39, français ; in Daniel Buren Les Écrits 1965-1990, tome I : 1965-1976, Bordeaux, capc Musée d’art contemporain, p. 169-173 ; Les Écrits 1965-2012, volume 1 : 1965-1995, Flammarion /Centre national des arts plastiques , 2013, p. 342-345.

 

Fonction d’une exposition

 

Nous avons déjà eu l’occasion, à plusieurs reprises, de nous prêter à l’analyse de telle ou telle exposition. Ces différents textes ou parties de textes constituent des exemples ponctuels qui pourraient en fait se regrouper sous le titre « Fonction de l’exposition 1 ». Ils disent ainsi ce que le travail pictural entrepris ne pourrait dire, dans le même temps que le travail pictural fait et défait, joue et déjoue « son » exposition et, le cas échéant, l’exposition dans laquelle il se trouve.

 

Aujourd’hui, « Prospect 73 » sera l’exemple.


Dès l’origine (1968), « Prospect » se présentait comme une exposition où un certain nombre de galeries réputées « d’avant-garde » pouvaient proposer leurs nouveaux produits, ou leurs produits en pointe. Ultérieurement, « Prospect » mit davantage l’accent sur les artistes que sur les galeries qui les soutenaient, et même en 1969, certains artistes étaient présentés « sans galerie », alors même que parmi eux se trouvaient quelques-uns dont les liens avec certaine(s) galerie(s) étaient de toute façon publics. Mais il fallait, aussi vite que possible, se démarquer des divers « Kunstmarkt », auxquels « Prospect » avait tendance à être comparé en 1968.


Or, qu’était « Prospect » si ce n’est, précisément, comme son nom l’indique, l’endroit où devait être montré le résultat de la « prospection » des « bonnes » galeries afin de créer le marché du lendemain ? Aussi peut-on s’étonner que tant d’énergie ait été dépensée par certains artistes et galeries contre, par exemple, le Kunstmarkt de Cologne, alors qu’à 50 km de là, s’organisait, là et ailleurs, l’avenir du marché. Serait-ce que l’on s’insurge contre le fait qu’une exposition d’art s’appelle « marché », alors que le commerce de l’art se prépare et se fait ailleurs, alors que la spéculation naît ailleurs, précisément là où l’on dissimule que l’art est un produit à vendre sous le fallacieux prétexte que l’on ne ferait que tenter de découvrir idéalement ce que l’art de demain sera ? Mais il est bien connu que l’art crèverait tout seul s’il n’était continuellement soutenu, ressuscité par de nouveaux produits, de nouveaux apports, du « nouveau ». C’est bien là la fonction économique de l’invention de l’avant-garde. C’est bien là la fonction économique de l’immense majorité des expositions « non commerciales », et « Prospect » en est un exemple aveuglant. Il s’agit de lancer la nouvelle mode. Il s’agit de dire quel sera le bon goût de demain, par l’opposition automatique au bon goût d’hier, celui prôné par le « Prospect » précédent, par exemple.

 

Le commerce n’y perd pas ses droits sur ce qui, subitement, n’est plus « à la mode ». Bien au contraire, le commerçant de l’art fait monter à l’échelon « historique » ce qu’il présentait la veille comme étant l’avant-garde 2. Et, en matière d’art, ce qui est historique vaut plus. Qui plus est, devenir historique donne accès à une nouvelle clientèle. Les marchands d’avant-gardes, les collectionneurs d’avant- garde, les artistes d’avant-garde le savent. Mais il ne faut pas le dire, ce serait de mauvais goût...

En définitive, ce serait donc une fausse querelle que de s’en prendre particulièrement à une foire qui se proclame ouvertement comme marché de l’art, alors que, dans le même temps, les derniers rejetons sont exhibés par leurs bienfaiteurs, sans même penser que ces bienfaiteurs sont aussi les maquignons de la foire en question. Mais ce « Prospect 73 », que nous réserve-t-il donc comme nouveau modèle ? Comment faudra-t-il donc s’habiller l’hiver prochain pour ne pas avoir l’air ridicule ? Il faudra s’habiller en peintre.

— En quoi ?
— En peintre...
— Mais il y a peintre et peintre !
— Justement, ils y seront tous.
— Les abstraits ? Les figuratifs ? Les miniaturistes ? Les conceptualistes ? Les portraitistes ? Les réalistes ? Les...
— Tous, je vous dis, sauf les peintres en bâtiment.

 

« Prospect » s’est attribué pour mission (on a vu plus haut les motivations commerciales de cette mission) de présenter ce que devrait être la mode de la saison à venir.
Or, il est apparu que, sans doute, la clientèle (d’avant-garde) allait en avoir assez d’acheter des œuvres qui ne « meublaient » pas tellement son intérieur, et que ce que l’on appellera grossièrement l’art conceptuel devenait académique (ce qu’il était dès l’origine). Body art, films d’artistes ne remplissaient pas de « manque » non plus. Bref, il fallait trouver quelque chose de plus « solide » (physique- ment et culturellement), de plus concret. Il fallait retrouver quelque chose à se mettre sur ses murs sans avoir l’air d’un farceur. Quelque chose que l’on reconnaisse a priori comme de l’art. En somme, il fallait de la peinture.

 

Alors, voici « les peintres ». Nous n’insisterons pas sur la similitude qu’il peut y avoir entre ce sous-titre de « Prospect 73 » et des slogans tels que « les rois de l’accordéon » ou « le gourou qui vous fera retrouver la foi en Dieu et sa créature ».

Ce qui importe, c’est qu’au point de vue idéologique, ce que sous- entend une telle résurrection, n’est en aucune façon une quelconque remise en question de la peinture, mais le retour en force, réactionnaire, du discours esthétisant, morbide sur « l’art et la manière » de poser convenablement de la peinture sur une surface donnée. On voit poindre à l’horizon, très proche, les vieux débats sur l’accord, ou le désaccord, « miraculeux » entre tel bleu et tel brun. On verra également surgir de « nouvelles querelles » entre art abstrait et art figuratif. On voit rejoindre à l’horizon, pour ceux qui sont cultivés, la « fameuse » rupture épistémologique de Cézanne (ça changera de la référence à Duchamp). Et Matisse, et Pollock. Bien sûr, notre propos n’est pas ici d’approfondir l’étude de l’œuvre des peintres cités, ce qui serait l’objet d’un bien autre texte, mais de déclarer comment leur utilisation se dessine ostensiblement comme une récupération réactionnaire des morts.

 

Et la peinture, telle qu’elle se présente sous les aspects de « Prospect 73 », apparaît bien comme le cadavre que l’on ressort en désespoir de cause. Un cadavre qui peut encore servir. Qui peut se vendre.

 

Cadavre, parce que ce qui est mis en avant, ce n’est à aucun moment ce que la peinture est comme question, mais ce qu’elle représente comme échange, comme possible avant-garde en attendant la prochaine. La majorité des « peintres » invités seront à leur aise dans ce cimetière, puisque c’est de là qu’ils viennent. Trois ou quatre exceptions serviront, comme d’habitude, d’alibi à l’ensemble.

Fallait-il que ce « Prospect 73 » le démontre jusqu’au paradoxe ? En tout cas, les « peintres » dont « Prospect » – la prospection, ce qui va se faire – nous propose les travaux incluent, parmi leur nombre, des personnages qui ont cessé de représenter l’avant-garde depuis au moins dix ans et d’autres qui ont cessé d’être « peintres » depuis quelques années déjà. C’est dur de créer une nouvelle mode tous les ans (ou tous les deux ans). Parlez-en aux couturiers qui doivent présenter deux ou quatre collections par an.

En somme « Prospect 73 » n’est qu’un prospectus parmi d’autres. Quant à mon travail, il peut se trouver on non à « Prospect » comme à Documenta, à la Kunsthalle de Berne comme au Guggenheim de New York, invité ou refoulé, toléré ou censuré. Par son caractère essentiellement quotidien, on ne peut tenter de l’exclure du présent puisque aussi bien il en dévoile l’idéologie.

Août 1973

 

1. Interruption, texte de présentation de l’exposition faite chez Yvon Lambert, Paris, mai 1969. Au sujet de la fonction d’une galerie d’avant-garde et de sa signification idéologique. Mise en garde (catalogue Conception, Leverkusen, octobre 1969), au sujet du mécanisme idéologique tentant de regrouper un certain nombre d’artistes encore mal « étiquetés » sous la définition d’art conceptuel, sa raison, ses significations, ses dangers. Autour d’un détour, in Opus international, mai 1971, écrit en février 1971 au sujet de la censure effectuée sur un travail précédemment accepté pour faire partie de l’exposition du Guggenheim. Étude des raisons de cette censure : politique, économique, formelle, psychologique... Au sujet de la Biennale de Paris, 1971, conclusion de l’interview faite dans arTitudes no 2, ou la façon de ne pas contester ce qui s’écroule tout seul. Spéculateurs d’hier et d’aujourd’hui, lettre ouverte du 4 novembre 1971 reprise par Combat. Au sujet d’une vente publique frauduleuse. Une exposition exemplaire, in Flash art, septembre 1972, à l’occasion de l’exposition « Pompidou », ses pompes, ses fastes et ses flics. Exposition d’une Exposition (in cata- logue de Documenta 5) ou comment une exposition de groupe devient en fait celle de celui qui l’organise.

2. Ceux de la veille que l’on ne fera pas « monter » à l’échelon historique seront voués à disparaître.